Un meuble dit « de Catherine la Grande » n’a jamais appartenu à l’impératrice. L’expression désigne un mobilier de style, massif et orné, que des ébénistes français du XIXe et du début du XXe siècle ont produit en série pour des intérieurs bourgeois, pas pour le palais d’Hiver. La confusion s’explique par une légende tenace sur les mœurs de la souveraine et par la stratégie commerciale d’une manufacture lorraine, Henryot et Cie, qui a largement exploité le filon.

Le mobilier de l’impératrice : un goût formé à l’Ermitage

Catherine II collectionne avec ferveur. Pendant son règne, elle acquiert des milliers de tableaux, des sculptures et des objets d’art qui constituent le noyau du musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg. Son goût pour le mobilier suit la même logique de prestige diplomatique et de démonstration de puissance.

Elle commande des pièces aux plus grands ébénistes européens, notamment David Roentgen, fournisseur attitré de la couronne de France, qui livre à la cour de Russie des secrétaires à cylindre et des tables à mécanismes d’une complexité inouïe. Ces meubles privilégient le bronze doré, l’acajou, la marqueterie fine. Le style est néoclassique, épuré, bien éloigné des buffets sculptés rustiques qu’on verra apparaître un siècle plus tard sous l’étiquette « Catherine la Grande ». Les archives impériales russes conservent les factures, les correspondances avec les artisans, les inventaires après décès. Aucun meuble à vocation ouvertement érotique n’y figure.

La légende érotique : un cabinet secret très public

An ornate 18th-century French secret cabinet with a hidden drawer slightly ajar, revealing a pale silk ribbon, warm cand

La réputation libertine de Catherine II naît en partie de son vivant et s’amplifie après sa mort. Les cours européennes, puis les pamphlétaires, brodent sur le nombre supposé de ses amants et sur la place réservée aux plaisirs dans son palais. On raconte qu’elle aurait possédé une chambre secrète tendue de meubles obscènes, que des mécanismes discrets actionnaient des trappes, que des glaces multipliaient les ébats.

Deux éléments nourrissent ce fantasme. Le premier est l’existence de gravures libertines anonymes circulant à la fin du XVIIIe siècle, parfois désignées comme « attribuées à Catherine II ». Le second est la publication posthume de correspondances apocryphes, les Mémoires secrets de l’impératrice Catherine II, un faux littéraire qui fera le tour des librairies parisiennes en édition clandestine. Ce que la cour de Russie possédait réellement en matière de mobilier singulier, c’étaient des pièces mécaniques comme le fameux bureau à musique de Roentgen et Kinzing, capable de jouer une mélodie à l’ouverture d’un tiroir. Rien de pornographique.

L’affaire Henryot et Cie : la supercherie du meuble libertin

La manufacture Henryot et Cie, fondée à Liffol-le-Grand dans les Vosges, produit des sièges et des meubles de style du Second Empire jusqu’à l’entre-deux-guerres. Elle se spécialise dans le mobilier historicisant destiné à une clientèle bourgeoise qui veut du Louis XV chez elle sans le prix du marché de l’art.

C’est cette manufacture qui lance les « meubles genre Catherine II » au début du XXe siècle, capitalisant sur le goût de l’époque pour un exotisme russe mâtiné de frissons érotiques. Buffets, armoires, bonnetières arborent des ferrures ouvragées et des panneaux sculptés de scènes galantes ou mythologiques. Rien d’obscène, d’ailleurs : le relief chantourné évoque plus le décor de vaudeville que le libertinage de cour.

L’appellation commerciale fait mouche. Les antiquaires de province reprennent le flambeau, et le « meuble Catherine la Grande » devient une catégorie de salle des ventes, au même titre que le meuble Henri II ou le style Renaissance bretonne. La confusion avec un hypothétique mobilier impérial russe s’installe durablement chez les amateurs peu informés.

L’expertise des bois a confirmé depuis une fabrication postérieure à 1860, ce qui exclut définitivement une commande de l’impératrice. Les assemblages sont mécaniques, les essences locales, le vernis est un vernis de série au tampon. Ce mobilier est né dans un atelier vosgien, pas dans un palais russe.

Acheter un meuble « Catherine la Grande » aujourd’hui

A gilded writing desk with a brass plaque reading 'Catherine la Grande', a magnifying glass and white gloves resting on

Vous croisez en brocante, sur un site d’enchères ou dans un hôtel des ventes un buffet massif orné de ferrures dorées et de bas-reliefs suggestifs. Le cartel indique « Meuble de style Catherine la Grande, début XXe ». Voici ce que vous achetez réellement.

Le meuble n’a pas de lien avec l’impératrice. La terminologie de salle des ventes est une convention : elle décrit un style, pas une provenance. Le « début XXe » mentionné sur le cartel renvoie à la période Henryot ou à celle de concurrents régionaux de la même veine, jamais au XVIIIe siècle russe.

Le prix doit refléter un meuble de style, pas une pièce historique. Un buffet vosgien de cette catégorie se négocie sur le marché de la brocante comme n’importe quel meuble de série des années 1900-1930. Si le prix s’envole avec l’argument « Catherine II » et un clin d’œil grivois, passez votre chemin : vous payez une légende, pas du mobilier.

L’examen des assemblages fait foi. Un meuble de cette époque est assemblé à tenons et mortaises mécaniques, parfois vissé. Les intérieurs de tiroirs portent des traces d’outils industriels. Le bronze est en fait du régule ou du laiton verni. Le chêne est l’essence majoritaire chez Henryot, parfois teinté pour imiter l’acajou. Les ferrures sont rapportées et vissées, pas fondues en place. La signature Henryot, quand elle existe, se trouve au fer à chaud sous un tiroir ou sur une traverse arrière. Elle atteste d’une provenance lorraine de la fin du XIXe ou du début du XXe siècle, pas d’un atelier pétersbourgeois.

Pourquoi cette confusion dure depuis plus d’un siècle

La longévité du mythe tient à trois facteurs. D’abord, l’attrait commercial de l’impératrice scandaleuse : « Catherine II fait vendre », disaient les marchands de la rue Drouot dans l’entre-deux-guerres, et la phrase n’a pas vieilli. Ensuite, la ressemblance fortuite entre le style néoclassique russe authentique et le style pompéien des Vosges, qui entretient l’illusion d’une filiation. Enfin, l’absence de contre-récit accessible : rares sont les ouvrages français qui croisent l’histoire du mobilier russe et celle des manufactures de Liffol pour dire, preuves à l’appui, qu’il s’agit d’un produit différent.

Le meuble dit de Catherine la Grande est un meuble vosgien industrieux, bien fait, représentatif de son époque, et son histoire est celle d’une France qui réinventait les styles pour une bourgeoisie en plein essor. Pas d’une Russie impériale à secrets. Les amateurs de mobilier russe authentique gagneront à délaisser la brocante pour les collections de l’Ermitage et les publications du musée des Arts décoratifs de Moscou. Les amateurs de belles pièces vosgiennes, eux, savent désormais ce qu’ils achètent, et ce qu’ils n’achètent pas.

Questions fréquentes

Combien d’amants Catherine II la Grande a-t-elle eu ?

Les historiens s’accordent à récuser le mythe des centaines de conquêtes et à n’en retenir qu’une douzaine attestée de manière sérieuse sur l’ensemble de son règne. L’idée d’une impératrice multipliant les liaisons relève pour l’essentiel de la propagande politique orchestrée par ses adversaires et de la littérature pamphlétaire posthume.

Qui est le grand amour de Catherine de Russie ?

Grigori Potemkine est considéré par la majorité des biographes comme l’homme qui a le plus compté dans sa vie. Leur relation dépasse le cadre d’une liaison amoureuse pour devenir une alliance politique majeure : Potemkine conserve une influence déterminante sur la conduite des affaires de l’Empire bien après la fin supposée de leur intimité.

Qui est la plus grande impératrice de Russie ?

L’historiographie russe place Catherine II en tête de ce classement informel, devant Élisabeth Petrovna et Anne de Russie, pour l’ampleur des réformes intérieures, l’expansion territoriale et la structuration des institutions culturelles. Son règne transforme durablement la place de la Russie en Europe, même si la question fait débat selon qu’on met l’accent sur la modernisation de l’État ou sur le sort réservé à la paysannerie.

Comment est morte l’impératrice Catherine de Russie ?

Catherine II est morte d’une attaque cérébrale dans son cabinet de travail du palais d’Hiver à Saint-Pétersbourg, à la fin du XVIIIe siècle. La rumeur scabreuse, et infondée, qui lui prête une mort consécutive à un rapport avec un cheval est l’un des bobards historiques les plus tenaces du genre, né lui aussi de la littérature pamphlétaire destinée au public français.

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